17-Le verrouillage cause-effet  0

Serpent

Résistance au changement … voici l’un des coupables 

Plus une organisation s’installe dans la durée, plus elle se verrouille dans sa configuration et ses comportements. Les interactions se multiplient et se diversifient, les dépendances s’installent telle une toile d’araignée qui se développe progressivement, dans une cascade de causes et d’effets. Mais, plus encore, la durée permet aussi à certains effets de devenir de nouvelles causes qui verrouillent une situation, un comportement, jusqu’à faire perdurer une solution à un problème … qui n’existe plus !

                                C’est le mécanisme du verrouillage cause-effet.

On a tous en tête un exemple vécu de structure, de situation dont on ne peut que constater l’inutilité ou l’obsolescence : une commission toujours chargée de résoudre un ancien problème, un poste devenu inutile, un document obsolète mais toujours utilisé, une procédure inadaptée, …

Bien des solutions survivent en effet à la disparition de leur raison d’être, de leur cause, du problème qu’elles traitent, à tel point que l’on peut douter de l’existence du provisoire. Car toute nouvelle situation finit, avec le temps, par entraîner certaines conséquences, certains effets qui entérinent cette nouvelle situation quand bien même la cause ou la raison initiale n’existerait plus. Simple boucle de rétroaction ? Pas vraiment car une boucle de rétroaction agit positivement ou négativement sur la cause initiale ! Il s’agit ici d’effets (secondaires !) devenant de nouvelles causes qui verrouillent l’existant, s’affranchissant ainsi des causes premières; ce bouclage des causes et des effets constitue alors l’auto-justification d’une situation, d’un état, d’un comportement.

Un exemple ?

L’inauguration de la nouvelle usine d’incinération des déchets avait drainé toutes les personnalités de la région. Dès sa communication au public, le projet avait été décrié par les riverains inquiets de cette promiscuité, combattu par des associations inquiètes du coût de l’investissement et non convaincues par l’opportunité de ce choix de retraitement. Mais peu à peu, en dépit des oppositions, le choix du site avait été finalisé et le centre construit. Les maires de la communauté de communes n’étaient pas peu fiers du résultat, mais ils étaient surtout soulagés de parvenir à l’aboutissement d’une longue période d’affrontements, de heurts, de plaintes et de doléances.

Du moins le croyaient-ils !

Quelques années plus tard, l’affaire était quasiment oubliée, la force de l’habitude avait gommé les réactions épidermiques des uns et des autres. L’usine employait une vingtaine de personnes des communes concernées. La chaleur produite par l’incinération des déchets alimentait en chauffage et en électricité les trois quartiers les plus proches. Les taxes locales versées par le centre étaient réparties entre les communes en fonction de leur tonnage respectif de déchets produits. Une entreprise locale de transport avait démultiplié son chiffre d’affaire et embauché quatre nouveaux chauffeurs pour assurer le ramassage des ordures et la livraison à l’usine.

 La directive nationale qui instaura le tri des déchets et faisait obligation aux communes de l’organiser sur leurs territoires changea progressivement les mentalités. Les particuliers prirent l’habitude de répartir leurs déchets dans plusieurs containers de manière à pouvoir orienter sur des centres de recyclage ceux qui pouvaient l’être. N’étaient incinérés que les déchets non recyclables, et combustibles.

Quand un usager affirma un jour que des déchets destinés au recyclage étaient, malgré le tri, routés directement vers l’usine d’incinération, on le prit tout d’abord pour un affabulateur en mal de notoriété. Mais les preuves apportées peu après ne laissaient aucun doute. Les particuliers triaient leurs déchets recyclables, mais une partie était malgré tout brûlée.

L’enquête qui suivit confirma les faits et dévoila les justifications de ces agissements discrets, mais connus de certains responsables municipaux. Le contrat de l’exploitant de l’usine d’incinération avec les communes spécifiait la fourniture d’un tonnage minimum et annuel de déchets. En deçà, l’usine n’était plus rentable car surdimensionnée. De plus, pour assurer la combustion, les déchets devaient contenir une proportion minimale de matière aisément combustible tels que papiers et cartonnages. En accord avec certains responsables municipaux, et pour assurer la pérennité de l’exploitation, il avait donc été décidé de détourner une partie des déchets triés par les particuliers.

On ne pouvait pas décemment remettre en question les nouveaux emplois créés, les taxes versées par l’usine, l’approvisionnement en chaleur et électricité de trois quartiers, …

 

A l’origine, la création de cette usine était une réponse à un problème, celui du retraitement des déchets dont l’enfouissement devenait progressivement interdit. Cette création d’activité a eu des implications positives, nouveaux emplois, nouvelles ressources financières pour les communes, production de chaleur et d’électricité, … Ces conséquences sont devenues de nouvelles raisons d’être du centre de retraitement qui a ainsi acquis, en plus de son rôle industriel premier, une justification sociale, une justification financière, une justification économique.

On voit apparaître ici un effet de bouclage qui entérine une situation, stabilise une configuration, un système. Certains effets du fonctionnement de l’exploitation industrielle deviennent de nouvelles causes/raisons/justifications de son maintien en fonctionnement et en verrouillent la nécessité d’existence.

 

Il est difficile d’opérer un changement dans une organisation, qui plus est quand elle est « gangrenée » par le mécanisme de verrouillage cause-effet qui multiplie les raisons de ne pas changer !

Il ne suffit donc pas de trouver de nouvelles raisons et justifications pour réaliser le changement, il faut aussi identifier celles qui verrouillent l’état actuel, souvent distinctes des raisons initiales et au-delà des oppositions immédiatement perceptibles.

 

 

 

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