11-L’émergence  2

Emergence de compétences

Le tout est plus que la somme des parties ?

Ah bon ! Et c’est sur cette formule connue que s’échafaudent les dernières tendances en matière de management des organisations. D’un comportement collectif émergeraient de nouvelles compétences de l’organisation autres que celles des individus : autonomie, agilité, résilience, et même … intelligence collective ! Et si l’on gardait la tête froide ?

L’émergence est synonyme d’apparition de propriétés nouvelles dans un ensemble d’éléments en interaction. Sans nous perdre dans les méandres de la terminologie relative aux différents types d’émergence (faible, forte, prédictible, …), il nous faut déjà reconnaître que nous exploitons couramment ce processus d’émergence. Car n’est-ce pas en assemblant des propriétés et des fonctions de composants que nous construisons des composés ? Et en quoi un composé se distinguerait-il de ses composants s’il n’était doté d’au moins une propriété qui leur soit inconnue ? Aucun des composants d’une cafetière ne peut produire seul un bon café ! Nous sommes donc des créateurs d’émergence !

Ainsi donc l’émergence est omniprésente car elle est la raison attendue (le but) de toute conception, construction, de tout assemblage ciblant une propriété, une fonctionnalité, une compétence forcément inexistante dans ses composants de base (sinon pourquoi vouloir la produire ?).

Mais l’émergence est aussi la conséquence inattendue de mises en relation d’individualités qui révèlent parfois des propriétés de groupe surprenantes car imprévues et quelquefois non déductibles des propriétés individuelles. C’est cette émergence-là qui interpelle car elle représente une « surprise », un « effet secondaire » du résultat attendu lors de la mise en interaction des éléments d’un groupe, une conséquence non prévue, bénéfique ou … néfaste. C’est elle aussi qui, sans intention aucune et donc au hasard des rencontres et des mises en relation, va se révéler dans une relation symbiotique, amorce d’une nouvelle structure, entité, ou même … d’un nouveau produit (innovation ?). Avec à la clé la révélation de réponses à des questions sans réponses, de solutions à des problèmes sans solutions, de propositions pour satisfaire des besoins non exprimés … ou en créer de nouveaux ! Cette émergence-là est indissociable de l’auto-organisation, seul processus capable d’exploiter et de combiner les variabilités individuelles pour parfois produire … de l’imprévu.

 

Ainsi les démarches actuelles visant à favoriser l’émergence de propriétés, de compétences collectives dans les équipes et organisations appellent plusieurs remarques.

Tout d’abord, il est illusoire de penser que l’émergence n’a pas de prix. Le tout n’est jamais plus que la somme des parties, il est seulement différent de la somme des parties. Les propriétés émergentes d’une molécule d’eau (liquide) se font au détriment de celles de l’oxygène (gaz) et de l’hydrogène (gaz) qui la composent (idem pour une mayonnaise, une équipe, une organisation !). Ce qui rappelle un certain Lavoisier: « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme ».

La disparition de propriétés individuelles est une des conditions de l’émergence de nouvelles propriétés collectives. Il n’y a pas d’intégration sans renoncement.

 

Ensuite, il faut rappeler qu’une propriété émergente est de nature différente de celles qui sont impliquées dans son apparition. L’émergence est de nature qualitative, non quantitative. Ce constat discrédite donc toute idée d’émergence d’une force collective lors de la mise en relation de forces individuelles, d’émergence d’une efficacité collective lors de la mise en relation d’efficacité individuelles, d’émergence d’une mémoire collective lors de la mise en relation de mémoires  individuelles. Tout au plus peut apparaître une rupture de linéarité dans la progression de la propriété collective par rapport au nombre d’individus impliqués. Mais il s’agit là simplement de méthodes d’organisation du travail visant à dépasser la simple addition des compétences, sans émergence de propriétés nouvelles.

 

Enfin, il nous faut admettre que l’émergence ne se commande pas plus que l’auto-organisation qui en est le préalable. C’est en créant les conditions d’une auto-organisation que l’on peut espérer voir émerger des propriétés, des compétences inattendues et potentiellement profitables. Car si l’objectif  (le résultat attendu) est déterminé, les caractéristiques de l’organisation (le moyen) qui émergera ainsi que ses éventuelles nouvelles propriétés sont imprévisibles, à moins que l’on ne prétende savoir comment « organiser l’auto-organisation » (oxymore ?).

 

L’intelligence collective figure parmi les « émergences » les plus fréquemment « invoquées » dans les expérimentations de travail en groupe. C’est le Graal du comportement collectif qui repose sur l’idée que « l’intelligence du collectif est supérieure à la somme des intelligences individuelles isolées », ce qui contredit les deux affirmations précédentes :

- le tout est seulement différent de la somme des parties

- une propriété émergente est de nature différente de celles qui sont impliquées dans son apparition.

Alors esbroufe ? Fausse piste ? Emballement médiatique ? Utopie ?

Ce sujet mérite éclaircissement (ou nouvel éclairage ?) : ce sera l’objet du prochain article.

 

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